18 mai
Parfois, quand maman s'apprête à écrire un livre, elle se plaint de ne pas savoir par où commencer, parce que la fin lui apparaît avec une telle clarté que le début semble ne plus avoir aucune importance. C'est tout à fait ce que je ressens, sauf que j'ignore comment ça va finir, et même comment va se terminer la journée. Nous avons essayé de joindre papa pendant des heures. Tout ce que nous avons obtenu, c'est un genre de bips courts et rapprochés qui voulaient dire « ligne indisponible ». Je ne sais pas jusqu'à quelle heure maman va s'obstiner à l'appeler ni si j'aurai l'occasion de lui parler avant de m'endormir. Si je m'endors.
On dirait qu'un million d'années nous séparent de ce matin. Je me rappelle avoir vu la Lune avant le lever du soleil. C'était une demi-Lune, mais elle était bien visible. Je l'ai regardée en pensant que ce soir la météorite allait la percuter, et que ce serait vraiment grandiose.
Dans le bus qui nous menait à l'école, on n'en a pas du tout parlé. Sammi se plaignait du dress code pour le bal de la promo : pas de tenues sans bretelles, et rien de trop court - alors qu'elle aurait voulu une robe qu'elle puisse aussi porter pour aller en boîte.
Megan est montée dans le bus avec des copains de son église et ils se sont assis dans un coin. Peut-être qu'ils parlaient de la météorite, mais à mon avis, ils devaient prier. Parfois ils font ça dans le bus, quand ils ne lisent pas des versets de la Bible.
C'était un jour de semaine comme tous les autres.
Je me souviens que je me suis ennuyée en français.
Après les cours, je suis restée pour l'entraînement de natation, et puis maman est venue me chercher. Elle a dit qu'elle avait invité Mrs Nesbitt à regarder la météorite avec nous ce soir, mais que celle-ci avait préféré rester tranquillement chez elle. Donc il y aurait seulement Jonny, maman et moi pour le grand événement. C'est comme ça qu'elle l'a appelé : « le grand événement ».
Elle m'a conseillé de me dépêcher de finir mes devoirs pour être libre après le repas. C'est ce que j'ai fait. J'ai bouclé deux disserts et mes exercices de maths, puis nous avons dîné et regardé la télé jusqu'à environ 20 h 30.
Sur CNN, il n'était question que de la météorite. On y voyait défiler toute une flopée d'astronomes déchaînés.
— Peut-être qu'après avoir joué chez les Yankees de New York, je serai astronome, a annoncé Jonny.
J'avais exactement la même envie (enfin, pas celle de jouer pour l'équipe des Yankees). Les astronomes avaient l'air tellement passionnés par leur métier. On sentait combien ils étaient enthousiasmés par cette météorite qui allait heurter la Lune de plein fouet. Ils montraient des courbes, des graphiques, des simulations sur ordinateur, mais en gros on aurait cru voir de grands gamins le jour de Noël.
Maman avait sorti le télescope de Matt et elle avait déniché une excellente paire de jumelles. Elle avait même préparé pour l'occasion des cookies aux pépites de chocolat.
Munis d'assiettes et de serviettes, nous avons décidé de nous installer sur la route : de là nous aurions une meilleure vue. Maman et moi avons apporté des chaises de jardin, et Jonny est resté debout pour regarder dans le télescope. On ne savait pas exactement combien de temps allait durer la collision, et s'il allait se passer quelque chose d'intéressant après.
On aurait dit que tous les gens du quartier avaient décidé de passer la soirée dehors. Certains avaient organisé un barbecue et mangeaient sous leur véranda, mais la plupart se tenaient devant leurs maisons, comme nous. La seule à manquer était Mrs Hopkins, mais je devinais à la lueur dans son salon qu'elle regardait la télé.
C'était comme une grosse fête de quartier. Il y a tellement de maisons le long de notre route qu'on n'entendait plus rien, juste un brouhaha.
Il était bientôt 21 h 30 quand le silence s'est installé. Tout le monde tendait le cou en direction de la Lune. L'œil collé à son télescope, Jonny a été le premier à crier pour annoncer l'arrivée de l'astéroïde. Et bientôt, on a tous découvert la plus grosse étoile filante qu'on puisse imaginer. Elle était beaucoup plus petite que la Lune, mais à part ça je n'avais jamais rien vu d'aussi grand dans le ciel. On aurait dit qu'elle était en flammes et on a tous applaudi en la voyant passer.
Pendant un moment j'ai pensé à tous les gens dans le passé qui avaient aperçu la comète de Halley sans savoir de quoi il s'agissait, sinon d'un corps céleste inspirant la crainte et le respect. Durant une fraction de seconde, j'aurais pu avoir seize ans, vivre au Moyen Âge et lever les yeux vers le ciel, en m'émerveillant de ce phénomène mystérieux. J'aurais pu être une Aztèque ou une Apache — peu importe la culture — à m'interroger sur le message que le ciel m'envoyait.
Et il l'a percutée. Même si on s'y attendait, on a tous eu un choc au moment où l'astéroïde est entré en contact avec la Lune. Avec notre Lune. À cet instant, je me suis dit que nous avions tous pris conscience que c'était notre Lune et que si elle était attaquée, c'est nous qui étions attaqués.
Mais peut-être que ça n'a traversé l'esprit de personne. Je sais que la plupart des gens sur la route ont crié des bravos, puis ils se sont brusquement arrêtés. Quelques maisons plus loin, une femme a poussé un cri, un homme s'est exclamé : « Oh mon Dieu ! », et des gens hurlaient : « Quoi ? Quoi ? » comme si l'un d'entre nous pouvait connaître la réponse.
J'ai pensé que tous les astronomes que j'avais vus une heure plus tôt sur CNN auraient pu décrire avec précision ce qui s'était passé, et comment, et pourquoi, et qu'ils l'exposeraient à la télé ce soir et demain, et c'est ce que j'ai cru jusqu'à ce que quelque chose de complètement fou se produise. Je ne peux pas l'expliquer parce que je ne sais pas vraiment ce qui est arrivé et encore moins pourquoi.
La Lune était bizarre, toute de travers et aux trois quarts pleine, et elle s'est mise à grandir, à grandir encore et encore, comme lorsqu'elle se lève à l'horizon, sauf quelle ne se levait pas. Elle était en plein milieu du ciel, beaucoup trop grosse, beaucoup trop visible. Je distinguais même les détails de ses cratères que je n'avais pu voir un instant auparavant qu'à travers le télescope de Matt.
Ce n'était pas non plus spectaculaire comme si la Lune avait perdu un gros morceau qui flottait dans l'espace, ou que l'astéroïde avait laissé un impact en heurtant la planète. On n'avait même pas entendu le bruit de la collision. Non, c'était pareil que quand on joue aux billes, et que l'une d'entre elles cogne une autre et la pousse en diagonale.
C'était toujours notre Lune et c'était toujours une espèce de grosse pierre morte dans le ciel, mais elle n'était plus rassurante du tout. Elle était terrifiante, et on pouvait sentir la panique se répandre tout autour de nous. Des gens se sont rués vers leur voiture et sont partis à toute vitesse. D'autres se sont mis à prier ou à pleurer. Une famille a entonné l'hymne national.
— Je vais appeler Matt, a dit maman, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Rentrez, les enfants. Allons voir ce que les infos peuvent nous apprendre là-dessus.
— Maman, est-ce que c'est la fin du monde ? a demandé Jonny, qui avait ramassé l'assiette de cookies et s'apprêtait à en engloutir un.
— Non, a affirmé maman en repliant sa chaise et en allant la poser contre la maison. Et, oui, il y a quand même école demain.
Ça nous a fait rire (surtout que j'étais en train de me poser la même question).
Jonny est allé ranger les cookies et j'ai rallumé la télé. Sauf qu'il n'y avait pas d'image.
— J'ai peut-être eu tort, a soupiré maman. Peut-être que c'est vraiment la fin du monde.
La plupart des chaînes avaient disparu, mais notre chaîne locale semblait retransmettre un programme via Philadelphie. Ça aussi, c'était bizarre, parce que en général on est alimentés par New York.
Maman essayait toujours d'appeler Matt sur son portable, sans succès. Les présentateurs télé n'avaient pas l'air d'en savoir beaucoup plus que nous, même s'ils rapportaient des pillages ou des mouvements de panique dans les rues.
— Va voir ce qui se passe dehors, m'a demandé maman.
Quand je suis sortie, j'ai vu la télé de Mrs Hopkins qui brillait. Il y avait encore des gens qui priaient dans un jardin, mais au moins les cris avaient cessé.
Je me suis forcée à regarder la Lune. Je devais craindre qu'elle n'ait encore grossi, comme si elle allait viser la Terre et tous nous écraser, mais elle semblait ne pas avoir bougé depuis tout à l'heure. Elle était toujours décalée, cependant, toujours de travers, et toujours trop grande dans le ciel. Et elle avait toujours trois quartiers visibles.
— Mon portable ne marche plus, a crié une femme à quelques portes de là.
On aurait dit qu'elle ressentait la même chose que nous lorsque la télé nous a lâchés. C'était la fin de la civilisation.
— Vérifie ton portable, ai-je suggéré à maman quand je suis rentrée.
C'est ce qu'elle a fait. Le sien ne marchait pas non plus.
— Le problème doit être local, a-t-elle conclu.
— Je suis sûre que tout va bien pour Matt. Pourquoi ne pas regarder les mails ? Peut-être qu'il nous a écrit.
Je suis allée sur Internet, ou du moins j'ai essayé. Impossible de me connecter.
— Il va bien, a décrété maman quand je lui ai annoncé la nouvelle. Nous n'avons aucune raison de penser le contraire. Matt va nous appeler dès qu'il en aura l'occasion.
Et c'est l'unique chose que maman avait dite dans toute la soirée qui se soit confirmée. Parce que dix minutes plus tard environ le téléphone a sonné, et c'était Matt.
— Je ne peux pas vous parler longtemps. Je suis dans une cabine et il y a plein de gens qui attendent leur tour. Je voulais juste vérifier que j'arrivais à vous joindre et vous dire que j'allais bien.
— Où es-tu ? a demandé maman.
— En ville. Quand on s'est rendu compte que les portables ne fonctionnaient plus, on est partis à quelques-uns en voiture pour trouver une cabine dans le centre. Je vous rappellerai demain lorsque les choses se seront un peu calmées.
— Sois prudent, a dit maman.
Et Matt lui a promis.
Je pense que c'est à peu près à ce moment-là que Jonny a demandé si on pouvait appeler papa, et maman a essayé de le joindre. Mais les lignes étaient saturées. J'ai proposé d'appeler mamie à Las Vegas, et ça n'a rien donné non plus.
On s'est assis devant la télé pour voir ce qui se passait dans le reste du monde. Le plus drôle, c'est que maman et moi avons bondi exactement au même moment pour aller chercher les cookies au chocolat dans la cuisine. J'ai été plus rapide et j'ai rapporté l'assiette. Ils n'ont pas fait long feu. Maman en mangeait un, restait tranquille pendant quelques minutes, puis se levait et essayait de joindre papa ou mamie. Jonny, très raisonnable d'habitude, n'arrêtait pas de s'empiffrer. Et moi, j'aurais englouti une boîte entière de chocolats s'il y en avait eu dans la maison.
La télé fonctionnait une fois sur deux. Nous n'avons jamais réussi à revenir sur le câble. Jonny est allé chercher la radio. Impossible de se brancher sur une station de New York, mais toutes celles de Philadelphie émettaient très bien.
Au début, nous n'avons pas appris grand-chose de neuf. La météorite avait percuté la Lune, comme prévu, simplement une erreur s'était glissée dans les calculs.
Mais à la place de l'astronome attendu qui devait expliquer l'origine du désastre, un flash d'infos a été annoncé. Nous avons commencé à l'écouter, puis comme la connexion hertzienne a été rétablie et qu'on pouvait de nouveau regarder la télé, nous avons éteint la radio.
Le présentateur du journal est devenu tout pâle et il a demandé : « Vous êtes sûr ? On vous l'a confirmé ? » Il n'a rien dit pendant un moment, puis il s'est tourné face à la caméra.
Maman a agrippé ma main et celle de Jonny.
— Ça va aller, a-t-elle décrété. Quoi qu'il soit arrivé, on va s'en sortir.
Le journaliste s'est éclairci la voix, comme si ces quelques secondes pouvaient changer ce qu'il avait à dire.
— On nous signale de très nombreux tsunamis. De fortes marées. Comme la plupart d'entre vous le savent sans doute, la Lune contrôle les marées. Et après ce qui vient de se produire ce soir à 21 h 37... quoi exactement, nous l'ignorons encore, mais quel que soit le phénomène, il a affecté les marées. — Oui, oui, c'est ce que j'ai compris. — Les marées semblent être montées bien au-delà de leurs limites habituelles. Cela nous a été signalé par des passagers d'avions en vol à ce moment-là. On rapporte de graves inondations sur la côte Est. Tout cela n'a pas encore été confirmé. Il arrive, après l'annonce de terribles événements, que les faits se révèlent tout autres.
J'ai réfléchi très vite aux gens je connaissais sur la côte Est. Matt est à Ithaca et papa à Springfield. Aucune de ces villes ne se trouve près de l'océan.
— New York, a murmuré maman. Boston.
Elle se rend souvent là-bas pour rencontrer ses éditeurs.
— Je suis sûre qu'ils n'ont rien, ai-je affirmé. Tu leur enverras des mails demain pour t'en assurer.
— Très bien, les nouvelles se précisent, a repris le journaliste. Nous avons la confirmation qu'un raz-de-marée d'au moins six mètres de haut s'est abattu sur la ville de New York. L'électricité est totalement coupée là-bas, si bien que les informations sont très sommaires. Le phénomène ne semble pas près de s'arrêter. Selon Associated Press[2], la statue de la Liberté a été emportée par les flots.
Maman s'est mise à pleurer. Jonny regardait fixement la télé comme si elle émettait dans une langue étrangère.
Je me suis levée et j'ai encore essayé de joindre papa. Puis mamie. Mais je n'ai rien obtenu de plus que le signal « occupé ».
— On nous informe — cela reste à confirmer — que la presqu'île du cap Cod a été inondée, continuait le journaliste. Encore une fois, j'attends la confirmation de tout cela. Selon Associated Press, la presqu'île (il s'est tu un moment) a été submergée. La même chose semble s'être produite avec la barrière d'îles face aux côtes de Caroline du Nord. Elles ont disparu.
Il s'est arrêté de nouveau pour écouter les infos qui lui parvenaient par son oreillette.
— Très bien. On me confirme que Miami a subi d'immenses dégâts. Beaucoup de morts. De nombreux blessés.
— Nous ne savons même pas si ce qu'il dit est vrai, a réagi maman. Ils exagèrent sûrement. Demain matin on va s'apercevoir que rien de tout cela n'est arrivé. Ou bien si c'est le cas, ça ne sera pas aussi grave que ce qu'ils racontaient. Peut-être que nous ferions mieux d'éteindre la télé. Si ça se trouve, on s'affole pour rien.
Sauf qu'elle n'a pas éteint la télé.
— Il est impossible de connaître le nombre de morts, poursuivait le journaliste. La communication par satellites ne fonctionne plus. Les lignes téléphoniques sont hors service. Nous essayons de faire venir dans nos studios un astrophysicien pour qu'il nous explique ce qui a pu se passer, mais comme vous pouvez l'imaginer, les astrophysiciens sont très occupés en ce moment. Très bien. Il semblerait que nous ayons à nouveau une connexion nationale, donc nous libérons l'antenne pour que notre bureau d'informations récapitule les derniers événements.
Et là, soudain, le présentateur habituel du journal est apparu, rassurant, professionnel et... vivant.
— Nous attendons une déclaration de la Maison-Blanche d'un instant à l'autre, a-t-il annoncé. Les premières nouvelles font état de dégâts énormes dans les grandes villes de la côte Est. Je vous parle depuis Washington, DC. Nous n'avons pu établir de contact avec notre siège à New York depuis environ une heure. Voici les informations dont nous disposons. Tout ce que je m'apprête à vous dire a été vérifié selon deux sources.
On aurait cru une de ces listes à la radio énumérant les écoles fermées à cause de la neige. Sauf que ce n'étaient pas les écoles du district, mais des cités entières, et qu'il ne s'agissait pas seulement de neige.
— New York a été gravement touché, a commencé le présentateur. Staten Island et la partie orientale de Long Island sont sous l'eau. Le cap Cod, Nantucket et Martha's Vineyard ont été engloutis. Providence, Rhode Island — pour être précis, la majeure partie de Rhode Island — ne sont plus visibles. Les îles face à la Caroline ont disparu. Miami et Fort Lauderdale ont été dévastés. Aucune accalmie n'est à prévoir. Nous avons maintenant reçu confirmation d'inondations massives à New Haven et Atlantic City. Selon les dernières estimations, elles auraient fait des centaines de milliers de victimes. Bien sûr, il est beaucoup trop tôt pour dire si ce chiffre est exagéré. Nous ne pouvons qu'espérer qu'il le soit.
Et puis, surgi de nulle part, est apparu le président des États-Unis. Maman le déteste, mais elle semblait clouée sur place.
— Je m'adresse à vous depuis mon ranch dans le Texas, a-t-il déclaré. Cette nuit, les États-Unis d'Amérique ont connu la pire tragédie de leur histoire. Mais nous sommes une grande nation ; nous remettons notre sort entre les mains de Dieu et tendons la main à tous ceux qui ont besoin de nous.
— Imbécile, a marmonné maman, et c'était une réaction tellement familière chez elle que nous avons éclaté de rire.
J'ai encore essayé d'appeler papa, sans succès. Mais le temps que je revienne, maman avait éteint la télé.
— Tout va bien pour nous. Nous sommes à l'intérieur des terres. Je vais laisser la radio allumée au cas où on lancerait un appel à l'évacuation, mais je doute que ce soit le cas. Et, oui, Jonny, il y a quand même école demain.
Sauf que cette fois, ça ne nous a pas fait rire.
J'ai dit bonne nuit et je suis allée dans ma chambre. J'ai laissé le radioréveil allumé pour écouter les comptes rendus. Les marées semblent s'être retirées de la côte Est, mais à présent la côte Pacifique est frappée à son tour — San Francisco — et on craint que ce ne soit aussi le tour de Los Angeles et de San Diego. Un flash a annoncé, sous toutes réserves, la disparition de Hawaii et de certaines parties de l'Alaska.
Je viens de jeter un coup d œil par la fenêtre. J'ai essayé de regarder la Lune, mais elle me fait peur.
